De Litteris

  • 18-3-2012

    Le tremblement

    Lionel- Edouard Martin - Editions Arléa

    « 12 janvier 2010 , Port-au-Prince. La terre tremble. Un pays tout entier s’effondre ». L’événement tient en une poignée de mots, secondes-syllabes rudes comptant bien plus de morts qu’une expérience de vie « normale » ne devrait en contenir.

    Lionel- Edouard Martin donne à lire un récit sensible, humain, pudique, hanté par l’urgence de dire, de mettre de l’ordre dans le chaos d’une langue-humanité hébétée, réduite à rien, privée de la « chair » verbale à laquelle l’auteur se livre habituellement. En encerclant dans son texte les fatales secondes et l’étirement hébété du temps qui a suivi, en disant tant le temps de la survie que celui de l’acceptation de l’irrémédiable, en mettant en scène le processus de reconstruction de son être à travers le texte, il se livre autant au témoignage de ce qu’il a vu qu’à une course-refuge dans la langue, cette [...]

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  • 14-2-2012

    Ulysse au seuil des îles

    Lionel-Edouard Martin - Editions Ibis Rouge

    Quatre vagues de poèmes dessinent les contours de ces îles de langage où accoste un Ulysse moderne, détrempé de vocables, en quête de son île d’origine, son île-œuf aux volcans-vulves, son paysage matriciel qui est autant Ithaque que la langue d’Ithaque, cette parole d’enfance qui, à elle seule, est un paysage âme (« je rentre dans Ithaque, et c’est ma langue que je rallie, fleurant le fumet des phrases d’antan »).

    Lionel- Edouard Martin nous convie, dans ce recueil, à une odyssée du langage. Foin d’aventures ici, si ce n’est celle d’un verbe ample, luxuriant, qui fait s’avancer, arrondie, la bouche du lecteur pour en « remâcher » la substance infusée de paysages. « Pluie flaireuse de peau », « densité crépue », « semailles criardes d’une giclée de perroquets parmi l’aube », vendanges de « lune », « l’aube liquide, équatoriale et suscitée par l’oiseau discordant / l’écrasement de la nuit, [...]

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  • 3-2-2012

    Visages noyés

    Janet Frame - Traduit par Solange Lecomte - Editions Joëlle Losfeld

    Dans ce récit autobiographique, Janet Frame se cache sous le nom d’Istina Mavet pour opérer la catharsis de ses années d’enfermement en hôpital psychiatrique et nous faire descendre, avec elle, dans l’enfer de l’incompréhension et de la déshumanisation.

    Ces « faces in the water » (traduit par « visages noyés »), ce sont les pâles reflets d’êtres humains que sont devenues les femmes internées avec le personnage principal. Rien ne nous sera épargné de leur déchéance, de la blessure faite à leur humanité et à leur esprit : avec Istina, nous passons de pavillons en pavillons et découvrons l’attente angoissée des électrochocs (traitement et punition des malades), les voix rudoyantes et exaspérées des infirmières, l’odeur de la crasse, la saveur absente des repas, les thérapies brutales cherchant à ouvrir des brèches libératrices dans l’esprit des malades et n’y creusant que d’immondes failles, les espoirs déçus des visites [...]

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  • 31-1-2012

    Le jardin aveugle

    Janet Frame - Traduit par Dominique Mainard - Editions Joëlle Losfeld

    Troix voix, trois liens différents au langage pour une famille désunie ne sachant plus communiquer. Au centre du tableau, Erlene, la fille, a cessé de parler car il lui semble n’avoir « rien à dire et pas de mots pour le dire ». Elle se réfugie dans son imaginaire où l’on peut se confier à un oncle Scarabée et lui parler de l’essentiel : la vie, la mort, le silence. Pourquoi parler ? Que dire après des années d’aphasie ? Sa mère, Vera Glace, désespérée par le mutisme de sa fille, est devenue, à force de volonté, de culpabilité, aveugle. Pour elle n’existe plus que le maelström des sensations : elle s’abandonne au « terrible babillage du sang », aux parfums de ce qui n’a plus forme et au ressassement de sa peine. Le père, Edward, les a [...]

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  • 29-1-2012

    Blue Jay Way

    Fabrice Colin - Editions Sonatine

    Des paroles psychédéliques des Beatles, un extrait de L’Apocalypse et du plus beau livre de Robert Schulteis ouvrent Blue Jay Way : le récit n’est même pas entamé que nous voilà entraînés dans un monde où les brumes obscures s’entrelacent au clinquant de Los Angeles, promis à la spirale inextricable dans laquelle se perdra le personnage principal.

    Julien est un jeune journaliste fasciné par la culture américaine underground, « comme on peut l’être quand on est français », et traumatisé par la mort de son père, disparu dans l’avion s’étant écrasé sur Pentagone le 11 septembre 2001. Passionné par l’œuvre de Carolyn Gerritsen, il se voit offrir par la romancière une curieuse proposition de travail : moyennant finances, Julien sera chargé de chaperonner Ryan, son fils, et de l’aider à sortir de la dépression dans laquelle l’a plongé sa [...]

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  • 28-1-2012

    Samuel Barber, un nostalgique entre deux mondes

    Pierre Brévignon - Editions éditions Hermann

    Connaissez-vous Samuel Barber autrement que par le fameux Adagio pour cordes, véritable condensé de tristesse ayant illustré maintes graves scènes au cinéma ? J’ai découvert, à travers la biographie que lui consacre Pierre Brévignon, un homme fascinant et une œuvre qui ne l’est pas moins, tous deux placés sous le signe de l’entre deux, de la faille.

    Il est toujours captivant de découvrir la formation, la construction intellectuelle et sensible d’un artiste – qui plus est un musicien-, d’autant plus quand celui-ci parvient à incarner les contradictions et les mutations de son époque. A travers Barber, c’est l’évolution d’une société et de son rapport à l’Art qui se dessine. Le compositeur américain se révèle ici une sorte d’Henry James du quatrième art : un personnage déchiré entre deux continents, l’Amérique, incarnation du modernisme, et le vieux monde Européen, gardien fidèle de la tradition, et entre deux Temps, celui d’une [...]

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  • 16-1-2012

    Fers

    Véronique Gentil - Editions Le Vampire actif

    Je serais tentée de citer, pour commencer cette recension, la postface que Lionel- Edouard Martin consacre à ce bouleversant recueil – et de m’interroger sur notre capacité à absorber autant de beauté, tant je suis hantée par mes dernières découvertes poétiques : « Dans une vie d’homme et de lecteur, il est de ces moments de grâce où quelques mots sur une page font soudain basculer dans un autre moment de l’existence, induisant une rupture dans le continuum lent du temps qui passe ».

    Lire Fers, c’est se perdre dans des fragments délivrant, de brisures en brisures, une compréhension sensible d’un monde qui se délite autant qu’il se cristallise ; c’est découvrir, par éclats, une voix dont la note de tête (« attelée à sa tâche de tête », tête errant dans les « chambres du cerveau », rappelée à la [...]

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  • 15-1-2012

    Du monde du chagrin

    Jacques Roman et Bernard Noël - Editions Paupières de Terre

    Il m’est difficile, malgré trois relectures, de réussir à poser quelques mots sur ce livre dense et singulier qu’est Du monde du chagrin : deux voix amies s’y répondent, lisant du bout des lettres le livre du chagrin, ses labyrinthes, ses régions nébuleuses. Deux splendides gravures les encadrent et se répondent, en négatifs inversés.

    L’une travaille le rythme au corps, faisant sentir ses ploiements, ses pertes et dépassements. Elle fait du chagrin un « trou d’étoiles », constellé de peaux à soulever ; elle se fait tressage de mots mouvants, habités par la nécessité impérieuse de résonner.

    L’autre, plus posée, presque sèche, parfois, dans sa justesse, creuse, par question, par aphorismes, la syntaxe du chagrin, la constellation de mots qui l’entourent. Elle répond aux fragments envoyés par la première, se saisissant en écho de certains mots qu’elle entortille à [...]

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  • 7-1-2012

    Relire

    Alors que la nouvelle année étire ses prémices et ses promesses, le désir de découvrir de nouvelles œuvres grandit en moi, avec l’envie –non : le besoin- d’en relire certaines, par tradition autant que par nécessité.

    Il y a, dans la relecture, pour moi, autant le plaisir enfantin de retrouver un trésor momentanément égaré, une cachette dans laquelle on se blottit à plaisir et dont on retrouve, heureux, les contours familiers, que la nécessité de se confronter au texte pour savoir qui, de lui ou de moi, a vieilli ou quelle facette de nous-mêmes nous nous révèlerons cette fois-ci. Serai-je, cette année, moins éblouie par les tirades de Cyrano, mon héros d’enfance, le poids obscur de l’anneau tolkienien, le verbe proustien ou la poésie rimbaldienne ? Que décèlerai-je dans Madame Bovary que je n’ai pas encore perçu ?

    Car [...]

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  • 19-12-2011

    Joyeuses fêtes !

    J’ai manqué de temps, ces dernières semaines, pour vous parler de mes dernières découvertes : je vous donne rendez-vous dans une semaine  pour commémorer la beauté de Du monde du chagrin (Jacques Roman, Bernard Noël, éditions Paupières de Terre), Fers (Véronique Gentil, éditions Le vampire actif), Le jardin aveugle (Janet Frame, éditions Joëlle Losfeld), Trois excentriques anglais (Lucien d’Azay,  éditions Les Belles Lettres)…

    En vous souhaitant de trouver maints livres sous le sapin… Joyeuses fêtes !

    Sapin-livre trouvé sur ce site.

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